Marcel Tchangue : souvenirs d'un compagnon de lutte

Pendant plus de vingt ans, Marcel Tchangue a partagé une partie de mon parcours militant. Ensemble, nous avons sillonné les routes d'Europe, organisé des manifestations, porté la voix des sans-voix et rêvé d'un Cameroun plus juste. Au moment où il nous quitte, je souhaite évoquer le souvenir d'un compagnon de lutte, d'un ami et d'un homme dont l'engagement continuera d'inspirer ceux qui l'ont connu.

DIASPORA

Roufaou Oumarou

6/27/20265 min read

Mémorial de Marcel Tchangue : une vie de combat, un héritage pour les générations futures
Mémorial de Marcel Tchangue : une vie de combat, un héritage pour les générations futures

Il y a des personnes dont on pense, presque inconsciemment, qu'elles seront toujours là. Marcel Tchangue faisait partie de ces personns-là.

J'ai appris sa disparition avec une immense tristesse, un choc qui m'a forcé à interrompre ma journée de travail ce 09 juin 2026, et depuis plusieurs jours, les souvenirs affluent sans cesse. Ils sont si nombreux qu'il m'est impossible de les raconter tous, car pendant plus de vingt ans, Marcel n'a pas seulement été un compagnon de lutte ; il a été un compagnon de route.

Je l'ai connu en Belgique au début des années 2000, moins d'une décennie donc après les bouleversements techtoniques des années de braise au Cameroun. À cette époque, la Diaspora camerounaise vivait toujours une période d'intense mobilisation, avec notamment la lutte contre les abus de l'opération militaire dite " Commandement Opérationnel" au Cameroun, l'affaire des 9 disparus de Bépanda, les plaintes à l'internationale contre Paul Biya,etc. Beaucoup d'entre nous étaient toujours convaincus que, même loin du Cameroun, nous pouvions contribuer à faire avancer les idéaux de démocratie, de justice et de respect des Droits Humains au Cameroun et ailleurs en Afrique.

C'est dans cet esprit que nous avons milité ensemble au sein de plusieurs organisations, notamment le CODE, le CEBAPH (Cercle Belgo-Africain pour la Promotion et le Développement Humain), dont Marcel fut l'un des membres fondateurs, la Fondation Roland Félix Moumié et bien d'autres initiatives citoyennes. Marcel faisait partie de ces militants qui ne se contentaient pas d'adhérer à une organisation : il contribuait à la bâtir, à la faire vivre et à lui donner une âme.

Car oui, nous nous sommes aussi durement querellés, au point qu'après la présidentielle de 2025 au Cameroun je t'ai même bloqué, mais tu as pris ton téléphone, tu m'as appellé, et nous avons reglé la querelle. Chacun avait ses convictions, ses sensibilités et parfois ses appartenances politiques propres. Les débats pouvaient être vifs. Mais jamais ils n'ont dégénéré en attaques personnelles. Jamais il n'y eut de coup bas, de haine ou de rupture durable. Nous savions faire la différence entre les divergences d'idées et le respect dû à un compagnon de combat. C'est sans doute l'une des plus belles leçons que Marcel m'a laissées.

La diaspora camerounaise est un univers particulier à plusieurs titres. Contrairement à ce que beaucoup imaginent, les militants financent très souvent eux-mêmes leurs activités. Les subventions sont rares, voire inexistantes. Les réunions, les déplacements, les affiches, les manifestations, les projets : tout ou presque repose sur les sacrifices personnels.

« La lutte est longue et difficile. »

C'est dans ce contexte que je repense aujourd'hui à cette phrase que Marcel répétait souvent avec un sourire mêlé de lucidité : « La lutte est longue et difficile. »

Cette phrase n'était pas un slogan. C'était le résumé de sa vie.

Car Marcel ne donnait pas seulement son temps et son énergie. Il donnait aussi son argent. Combien de voyages, de cotisations, d'initiatives ou d'actions a-t-il financés discrètement ? Combien de personnes a-t-il aidées sans jamais chercher à être remercié ? Beaucoup l'ignorent, mais ceux qui ont milité à ses côtés savent combien ses sacrifices furent réels.

Ces dernières années, Marcel s'était investi presque entièrement dans le travail de la Fondation Roland Félix Moumié. Son engagement l'avait conduit à tisser des liens profonds avec la Guinée-Conakry, où repose Félix Moumié, après que les autorités camerounaises de l'époque eurent refusé son inhumation au Cameroun.

Grâce à cette mobilisation collective, le mausolée de Félix Moumié à Kaloum a retrouvé une dignité qu'il avait perdue depuis longtemps. Marcel entretenait avec les militants guinéens des relations fraternelles. Les témoignages bouleversants qu'ils ont publiés ces derniers jours montrent combien il était devenu, là-bas aussi, « le camarade Marcel ». Comme chaque année, il projetait d'ailleurs de retourner à Conakry. La mort est malheureusement venue interrompre ce rendez-vous.

Aujourd'hui, en repensant à Marcel, je ne vois pas seulement un militant. Je vois un homme profondément humain. Un homme fidèle à ses convictions. Un homme qui croyait que chaque citoyen pouvait contribuer, à sa manière, à construire un Cameroun plus juste et une Afrique plus libre.

Son départ laisse un vide immense.

Mais il nous laisse aussi une responsabilité.

Nous ne pourrons pas remplacer Marcel Tchangue. En revanche, nous pouvons faire vivre les valeurs qu'il a incarnées : le courage, la solidarité, la fidélité, la générosité et la persévérance.

Je garderai précieusement le souvenir de ces routes parcourues ensemble, de ces débats passionnés, de ces éclats de rire, de ces désaccords sincères et de cette fraternité qui, malgré les divergences, ne s'est jamais brisée.

Adieu, Marcel.

À la veuille de la Soirée d'Hommage que tes compagnons de lutte prévoient de te rendre le 04/07/2026, je te dis merci pour ces années de combat partagé.

Merci pour ton amitié.

Et comme tu aimais si souvent nous le rappeler, « la lutte est longue et difficile ».

Elle le restera.

À nous désormais de poursuivre le chemin.

Roufaou Oumarou

Des milliers de kilomètres pour la liberté

Nos chemins se sont croisés dans d'innombrables réunions, conférences, manifestations et campagnes de sensibilisation. Nous avons organisé ensemble des conférences à Bruxelles, des rassemblements de solidarité, des actions pour dénoncer les violations des droits humains au Cameroun et soutenir les victimes de la répression.

Je revois aussi ces longs voyages que nous entreprenions sans compter les heures ni les kilomètres.

Comme ce voyage à Paris en 2021, pour une opération coup de point de l'association "Action Solidaire pour Marafa" (ASMA) devant devant l'ambassade du Cameroun pour réclamer la libération des prisonniers politiques, notamment Marafa Hamidou Yaya.

Les plusieurs voyages à Genève, pour les cérémonies autour du Prix Moumié.

Ce voyage à Kassel, en Allemagne, pour rencontrer des informaticiens Camerounais engagés dans des projets innovants pour nos langues nationales.

Les routes de Belgique, enfin, lorsqu'il fallait entre autres rendre hommage à un compatriote décédé dans un centre fermé lors d'une tentative d'expulsion. Marcel Tchangué était le seul qui été fidèle ç ces rendez-vous chaque année. Il était co-initiateur et le principal pilier du "Mouvement de Février 2008".

Ces déplacements étaient souvent improvisés, parfois épuisants, mais toujours portés par la conviction que chaque geste comptait.

Oui, nous nous sommes parfois durement querellés, car chacun avait ses convictions et nos débats étaient parfois vifs. Pourtant, ils n'ont jamais dégénéré en attaques personnelles ni en rupture durable. Marcel savait distinguer les divergences politiques de l'amitié et du respect entre compagnons de lutte.

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