| Pour les Camerounais, l’année
2006 se termine sur le triste sentiment qu’elle ne restera
pas dans l’histoire comme ayant particulièrement
favorisé l’avancée des droits de l’homme.
Avant tout, on peut dire que le gouvernement
de M. Biya a encore manqué l’occasion de rétablir
le peuple camerounais dans sa souveraineté politique.
C’est-à-dire dans son droit (confisqué
par les régimes successifs depuis la colonisation),
de déterminer son destin par le choix libre de ses
dirigeants ; droit qui implique l’alternance au pouvoir
lorsque la nécessité en est établie,
droit qui ne distingue pas de peuple gouvernant et de peuple
gouverné.
Un Etat de droit, si l’on s’en
tient au bon sens, est avant tout un pays où les institutions
gouvernent parce que les dirigeants les animent dans le sens
du bien commun, et où l’appareil gouvernant respecte
le peuple son géniteur, au lieu de l’opprimer.
Plus que jamais auparavant, le Cameroun aura, durant l’année
2006, dégradé son image déjà factice
d’Etat de droit.
Des assassinats ciblés de type
règlements de comptes mafieux, des crimes crapuleux
ou rituels… se sont perpétrés, toujours
impunis dans les grandes villes de Yaoundé, Douala,
Bafoussam, etc… Un jeune homme marche sur le trottoir
à Yaoundé. Un véhicule approche à
son niveau. La vitre descend. On entend une détonation.
Et la voiture disparaît à toute allure pendant
que le gosse s’effondre sur le trottoir en giclant de
son sang. C’est arrivé de nombreuses fois cette
année à Yaoundé ; que la victime soit
fils de colonel, de ministre ou d’un manœuvre,
qu’a-t-il fait à cet âge et à qui
pour mériter un sort aussi brutal et obscur ?
Un étudiant sort innocemment de chez ses parents pour
aller honorer un rendez-vous qu’il a eu par téléphone.
Quelques heures plus tard, il s’écrase sur la
terrasse d’un hôtel de la ville, depuis le 8e
étage, dans un état physique attestant de tortures
atroces. Qui l’a sodomisé et défenestré,
et pourquoi ? Cherchait-il un emploi…ou bien ses bourreaux
voulaient offrir à Satan du sang frais ? Une jeune
femme de 35 ans est nommée à un poste administratif
(juteux sans doute à Douala). Dès qu’elle
paraphe le document de passation de service, elle tombe évanouie
et commence à saigner. Quelques jours plus tard, elle
meurt sans avoir occupé le poste. Maladie naturelle,
a-t-on dit… Une jeune animatrice de radio est menacée
de mort au téléphone. Quelques jours après,
des individus masqués débarquent chez elle,
l’enlèvent, s’en vont la lyncher et laisser
pour morte dans un caniveau… Y a-t-il un droit à
la vie dans une société où le crime de
sang est ainsi banalisé ?
Viols et meurtres au
nom de l’Etat
Des meurtres ont été commis au nom de l’Etat,
sans qu’il s’agisse de condamnation pénale,
par des gens abusant de leurs fonctions. Certains ont même
eu pour théâtre les campus universitaires où,
pour réprimer de simples grèves d’étudiants
non armés, la soldatesque a en prime violenté
et violé des jeunes filles sans défense, choses
qui sont interdites même pendant la guerre. Et elles
ne seront pas dédommagées. Et les bourreaux
resteront impunis. La justice populaire n’a pas été
en reste, puisque des bandits présumés ont été
brûlés vifs dans les quartiers, une fois encore,
de Douala, Yaoundé et Bafoussam, parce que les populations
ne font plus confiance en la justice d’Etat.
Que peut-on conclure de la situation dont les faits sus-cités
ne sont qu’échantillons indicatifs, sinon que
la nation se barbarise. Quand une nation se barbarise, cela
veut dire qu’elle fait le chemin retour d’une
société civilisée à la jungle
sauvage. Parce que dans le cas de figure, le droit de la force
dans notre pays, s’est substitué partout et en
tout à la force du droit. L’autorité publique
s’est effacée devant un réseau de prédateurs
qui se sont approprié l’Etat et partagé
la puissance publique ; qui ont de ce fait pris en otage le
gardien de la souveraineté du peuple, et qui peuvent
faire ce qui leur plaît des biens et fonds publics,
mais aussi des individus citoyens. Tous les moyens de la violence
d’Etat leur appartiennent en propre, et même les
bras levés, le peuple est “ abattu ” à
travers la violation constante de ses droits les plus essentiels,
que ceux-ci soient physiques, civiques, ou économiques.
Car nous oublions souvent de rappeler que les détournements
de fonds publics, la corruption, les tracasseries fiscales
et administratives qui freinent l’investissement et
la croissance, l’arnaque de la police sur les transporteurs,
la casse des étals sur les trottoirs etc… sont
autant de violations des droits économiques. Ici, ce
n’est pas seulement la dignité personnelle qui
est atteinte à travers les inégalités
et la pauvreté induites, mais aussi le droit à
la vie, à travers ces morts silencieuses que provoque
la faim ou l’incapacité financière de
soigner la moindre maladie.
Où est passé
l’Etat ?
La question lancinante que l’on entend poser les Camerounais
en cette fin d’année 2006, c’est : “
où est donc passé l’Etat ? ” Ce
qui n’a rien d’étonnant, puisque c’est
l’Etat qui est le suprême protecteur de tous les
droits. Mais, en fait, un Etat peut-il reconnaître et
protéger les droits des citoyens quand déjà
au sommet il bafoue les principes fondamentaux d’ordre
politique que sont la souveraineté nationale, le gouvernement
(légitimement) représentatif, la primauté
de la loi, la séparation des pouvoirs, et la justice
républicaine ?
Le Cameroun est dans les faits, un pays
sans voie de recours pour le citoyen dont les droits sont
violés. Par exemple : si le droit à la vie signifie
bien le droit de “ ne pas être mis à mort
par ordre ou sur autorisation de l’autorité publique
”, il est aussi également le droit “ d’être
protégé par l’autorité publique
contre les menaces ou les risques d’atteintes à
la vie ”. Pourtant, on a vu en 2006, que l’assassinat
et le meurtre sont devenus la “ solution finale ”
à tout différend entre l’Etat et les citoyens,
et entre les citoyens eux-mêmes. Impunément.
Quand un employé n’a pas eu son salaire depuis
plusieurs mois, ou a été licencié abusivement
par son employeur, a fortiori si celui-ci est un Blanc en
général, Français en particulier, il
peut toujours courir de l’inspecteur du travail à
la présidence de la République par pétition
interposée, en passant par le sous-préfet de
son coin, le tribunal du travail, le gouverneur, le ministre
du Travail et le Premier ministère, il ne trouvera
jamais quelqu’un pour contraindre son employeur à
lui payer son salaire ou ses indemnités. Et si au terme
de ce parcours, il ne crève pas de faim, il ira grossir
les rangs de ces bombes sociales dont l’accumulation
assombrit l’horizon 2007 de notre trop tranquille pays.
Par J.B Sipa, publié dans Le
Messager du 22-12-2006 |